|
Emigrer
- quelques bases
Emigrer pour s'en
sortir
La colonie de Red River
Récit d'un voyage Neuchâtel - St Louis
Lettre d'une institutrice de Szegedin
Les
Junod et l'émigration
Afrique
- Rikatla, Pretoria
Argentine
- San Carlos, Santa Fe
France - Goersdorf, Alsace
Italie - Naples
Ukraine - Kiev
USA
Athens, Ohio
LaGrange Co, Indiana
Neuchatel, Kansas
Wisconsin... Missouri...?
|
 |
Lettre
d'une institutrice à Szegedin, Hongrie...
Lettre
d'une gouvernante à Szegedin, Hongrie
Introduction
La
lettre reproduite ci-dessous provient d'une photocopie qui m'a été
remise par Julie & Terence Buckaloo de l'Illinois, USA alors qu'ils recherchaient
les liens de leur famille avec Neuchâtel.
Julie
est une descendante de la famille Hettenkemmer dont il
est question ici. Ils peuvent être joints par
.
Je
désirais partager cette lettre avec vous car - sans avoir de liens
avec les Junod - elle permet de se faire une meilleure idée des conditions
de vie de nos jeunes filles ou femmes, envoyées comme servantes, gouvernantes
ou institutrices dans des familles aisées installées dans les
pays de l'Est.
De
sa lettre, probablement écrite à sa soeur Rose, on découvre
que Catherine devait être institutrice - fait fréquent à son âge
(19 ans).
Tout
d'abord un peu de généalogie...
Johann
Georg HETTENKEMMER, de nationalité badoise, fils d’Andreas
et de Barbara Fleck, né à Eschelbronn, Sinsheim, Bade,
le 4 août 1812, maître tailleur d’habits, arrivé à Valangin
en 1841 (permis d’établissement n° 22822), mort à Valangin
le 26 janvier 1874 à 1 heure 30 (176).
Epouse à Valangin
le 10 décembre 1842
Catherine Barbara GÖTZ, fille de Joseph et de Catherine Maurer, née à Eschelbronn
le 16 mai 1816, morte à Valangin le 22 juillet 1882 à 14 heures, d’apoplexie.
Le
nom de famille est dit provenir d'un domaine situé sur - et appartenant à - la commune
de Lobbach,
à environ 15 km au nord de Eschelbronn.
Johann
Georg est Maître-tailleur,
arrivé à VALANGIN en
1841 en tant que pensionnaire.
Il
épouse à VALANGIN,
Neuchâtel
le 10 Dec 1842 :
Catherine
Barbara Götz, fille de Joseph (né en 1763, décédé
le 1 Dec 1842 à lâge de 79 ans et 9
mois) et de Catherine, née MAURER, née à ESCHELBRONN
le 16 Mai 1816.
Johann
Georg décède à Valangin le 26 janvier 1874 à 1h30,
laisse une veuve.
Enfants
(tous nés à VALANGIN) :
- Ami
Louis, né à Valangin le 3 août 1843, quitte Valangin
en 1857, revient en 1858, repart en 1860
- Rose,
née à Valangin
le 29 novembre 1844, quitte Valangin en 1863, épouse à Valangin
le 2 août 1872 (118) Frédéric
Alphonse Spörle, du Grand Bourgeau, fils de Georges Christian
et d’Anne Marie Moser, né à Neuchâtel l 30 janvier 1839,
maréchal ferrant
- Catherine,
née à Valangin le 11 janvier 1847, prend un
passeport pour la Hongrie le 6 avril 1864 (n° 210).
- Julie,
née à Valangin le 7 avril 1848, quitte Valangin
en 1866
- Elise,
née à Valangin le 7 septembre 1849, quitte Valangin en
1868.
- Célestine,
née à Valangin le 2 février 1851, quitte Valangin en
1869.
- Alfred,
né à Valangin le 21 avril 1854, mort à Valangin le
12 mai 1854 à 5 heures.
- Elina,
née à Valangin le 5 novembre 1855, épouse à Valangin
le 26 août 1882 (6) Paul Alfred Huguenin-Dumittan,
du Locle et de La Brévine, fils d’Henri Alfred
et de Marie Emilie Witschi, né à La Chaux-de-Fonds
le 16 novembre 1856.
- "N",
de sexe masculin, né et mort le 22 juillet
1858 à 22 heures (107).
- Georges Alfred : né le 8 mai 1862.
Lettre
de Catherine
Notes: Les
mots ou phrases entre (parenthèses) sont des commentaires de ma
part et ne figurent de ce fait pas dans la lettre originale!
(page
1)
Szegedin,
le 24 mai 1866
Ma
bien chère soeur !
C'est
avec une joie inexprimable que j'ai reçu ta lettre; ce qui me fait encore
plus plaisir c'est que tu as pu placer notre chère
Julie. Je voudrais aussi pouvoir en faire autant avec
Elise; il y a bien une maison où on la voudrait:
c'est chez un docteur.
Je
lui ai montré la photographie d'Elise elle lui a beaucoup plu car
elle est très jolie, mais je crains qu'elle ne soit pas bien, elle ne
peut garder une servante longtemps, car elle est très sévère
et très avare.
Cet hiver elle a accouché d'un garçon, eh bien ! elle n'a pas seulement
voulu prendre une veilleuse, craignant que cela leur coûtrait trop. Il n'y avait
que les 2 servantes qui, à leur tour, sont très occupées,
enfin que c'est allé comme cela: qu'il y a une dame, que je connais,
qui est allé chez elle faire sa visite, a dû baigner son enfant car il
n'y avait là personne pour le faire.
Il
y a 4 enfants, 2 garçons et 2 filles outre le tout petit, et ces enfants
ne reçoivent que du lait pour leur souper et alors la dame va à l'hôtel,
au restaurant, avec son mari, souper. Alors Elise serait obligée de rester
à la maison tous les jours, toute seule.
Enfin
je te dis, je n'ai pas envie de l'envoyer ici, et en même temps, comme
je n'ai pas envie de rester plus longtemps ce serait dommage pour ce peu de
temps. Mon temps finit le 17 avril 1867. Il y n'a plus que onze mois, alors
je serai délivrée de mon esclavage.
Mais
j'es(père) que Dieu lui aidera et à moi à être
heureuses. Je n'ai pas envie d'aller à la maison
après ce temps car je n'aurai
pas assez d'argent. A présent je n'ai pas le sou
de bon chez Madame, j'ai déjà tout dépensé,
il faudra ménager pour
ravoir de l'argent.
Ma
chère soeur, il me semble que dans la dernière
lettre que je t'ai écrite je ne t'ai dis que
Madame est allée à Pesth, mais
je n'ai pas dit que sa mère est morte; lorsqu'elle
est revenue elle m'a apporté une ceinture de
soie noire avec une boucle de nacre. Mais si tu savais
comme elle est depuis qu'elle est revenue, elle est avare,
méchante,
opiniâtre, elle me fait
(page 2)
tant
de peines, pour la moindre des bêtises elle me dit : " verfluchte Seele,
sie sollen krepiren ", etc. : de telles expressions, penses donc ! Une femme
qui ne va jamais de sa vie au temple, que quand elle est invitée à
une noce, de crainte de dépenser quelques florins, car chez les Juifs
il faut que les gens paient leur place s'ils veulent y aller et elles sont très
chères. Enfin laissons cela, car ce n'est pas la peine de penser à de
telles bassesses.
Ma
chère soeur, tu me pardonneras de ce que j'ai tardé à
t'écrire mais quand je t'en aurai dit la cause tu ne seras plus fâchée.
Pense donc que je me suis bien refroidie il y a peut-être quinze jours, je dis
peut-être car je ne sais pas bien quand c'était mais je crois que c'était
jour de l'Ascension, il a fait un très beau temps chaud, j'avais mis
une jolie robe de barège, avec un châle de dentelles, j'ai été
au Parc avec une de mes amies suisses, je m'y suis bien amusée car il
y avait de la musique, j'ai beaucoup sué, j'étais toute trempe,
à 7 heures et demie du soir je vais à la maison, j'ôte cette robe
et en mets une autre pour aller à la Promenade après souper.
Alors
j'ai frissonné, je dis à Irène que j'avais froid
mais également je me suis réchauffée le lendemain, j'ai
commencé à tousser tellement que la poitrine me faisait extrêmement
mal, je n'ai pas enseigné pendant 10 jours jusqu'à la Pentecôte,
je frissonnais, grinçais les dents, le samedi les enfants m'ont priée
d'aller promener, je ne voulais pas, mais enfin je me suis habillée avec
beaucoup de peine, mais je me suis un peu réchauffée par le mouvement.
Le
lendemain, dimanche, j'ai reçu de la maman de Floren (?) un joli chapeau
blanc garni de bluets, et de tulle bleue qui me sied si bien, avec ma robe bleue
de foulard, je suis allée après dîner pour la remercier, je suis
restée jusqu'à 7 heures et comme j'allais déjà mieux,
et qu'elle demeure dans la plus belle et plus fréquentée rue de
Szegedin, j'ai regardé par la fenêtre, il a plu;
(page 3)
il
y avait un courant d'air, je me suis malheureusement
encore mieux refroidie. Je suis allée à la
maison vite, je n'ai fait que d'échanger
quelques paroles avec Madame. Elle est sortie avec Monsieur
pour souper et moi je n'ai
rien pris parce que je ne pouvais plus souffler; je ne
parlais que par signes, qu'on me fasse mon lit, que la
servante couche Irène car je n'en pouvais
plus, je me suis vite couchée, mais alors j'en
ai souffert; je priais Dieu en mon coeur, car je ne
pouvais pourtant parler, qu'Il ne me laisse pas
encore mourir, qu'il me conserve encore à vous,
mes chers anges, mes plus précieux trésors,
quand même que j'aurai bien aimé
mourir d'un sens, car je suis des fois livrée à la
mélancolie;
pardonnes-moi je t'en prie cette pensée, mais
elle s'empare quelques fois de moi.
Dieu
soit loué je vais mieux, je tousse encore, mais mes maux sont allégés,
j'ai eu une forte grippe. Si vous saviez combien plus mes pensées étaient
vers vous mes bonnes soeurs, je vous assure que c'est avec des larmes que je
vous écris car vous me devenez toujours plus chères et plus précieuses.
Ma
chère Rose, il fait si froid ces jours que le monde va avec des pelisses,
à présent qu'à la Pentecôte on devrait déjà
porter des robes blanches, les paysans plaignent déjà; il fait
une pluie très froide et comme les arbres ont déjà fleuri
dans les mois de mars, que la neige était encore à terre, à
présent les fruits grossissent, alors cette froideur les gèle,
ils disent que cela sera perdu, qu'on en aurait tant besoin à présent,
surtout qu'il y aura bientôt la guerre; il y a eu de tristes spectacles
ici dans la forteresse, on envoie beaucoup de militaires dans l'Autriche.
Ils
prennent des recrues en masse. Des hommes qui ont déjà servi
leur 10 ans, qui se sont mariés, sont pères de plusieurs enfants,
qui doivent y retourner, laissant toutes leurs familles. Lorsqu'ils étaient
dans la forteresse pour être visités, leurs femmes et leurs enfants les
suivaient, et comme ils doivent tous partir pour la guerre, il y a avait là
des pleurs, des lamentations, il y a fallu battre du tambour pour ne pas entendre
ces plaintes, c'était un affreux spectacle.
Ils
sont partis pendant la nuit avec le train, ces femmes les suivaient avec
leurs petits enfants à la mamelle, qui pleuraient aussi amèrement.
Enfin, que Dieu leur aide à tous à pouvoir revoir leurs familles
délaissées; il ne restera pas un soldat à Szegedin, enfin
je te dis, c'est une grande misère, tout devient plus cher, les vivres
et tout.
Je
crois qu'en Suisse tout est sur pied, comme me le raconte
Monsieur, les Genevois craignent que la France prendra
ce canton; dans le Tessin ils craignent que
l'Italie les prendra. Enfin bientôt toute l'Europe
sera toute bouleversée;
les Neuchâtelois peuvent se réjouir d'avoir
chassé ce roi
de Prusse; Monsieur me dit bien des fois comme les Autrichiens
se sont réjouis
quand ils ont entendu alors qu'on avait ôté au
roi de Prusse, qu'ils ne peuvent souffrir, un petit morceau
de territoire.
Enfin
que Dieu nous aide à supporter tous les maux qui vont encore tomber
sur nous, car l'humanité les mérite, elle est tellement méchante,
cruelle, impie, que comme a dit lundi passé de Pentecôte le pasteur luthérien
en allemand, il faut changer le coeur de l'homme, qui est de pierre, en un
coeur
de chair; ce coeur mort, froid, insensible de l'homme doit se changer en un
coeur de chair vivante, chaude et sensible.
Oh
ma chère soeur, pardonne les fautes que j'ai faites mais je suis de
nouveau si distraite, parce que j'ai vu passer aujourd'hui mon cher Gustave,
et je l'ai suivi des yeux jusqu'à ce qu'il ne m'était pas possible
de voir.
Je
termine ma lettre pour toi pour écrire quelques lignes à Julie.
Ta
toute dévouée soeur qui t'aime tellement,
Catherine.
(Sur
les côtés de la lettre) :
Ma
chère soeur, prie pour moi comme je prie pour toi et que Dieu te bénisse
et t'aide dans ton amour, qu'il te préserve de ces terribles moments
que j'ai passés. Adieu, au revoir, embrasse Julie pour moi qui voudrais
bien le faire.
Notes
- Eschelbronn -
page "émigration" (en allemand)
- Szegedin
: en allemand. La ville est Szeged,
au Sud-est de la Hongrie (frontière
avec la Yougoslavie & la
Roumanie). Lien sur une carte
de 1920 et actuelles
- Budapest :
capitale Hongroise (Buda, Pesth et Obuda- 3 villes
formaient ce qui est aujourd'hui Budapest)
- florins
: monnaie utilisée à cette période
en Hongrie
- barège : étoffe de laine légère non croisée
- foulard
: étoffe de soie légère pour robe
- La
guerre dont il est fait état est probablement
celle qui oppose la Prusse
à l'Autriche et qui s'est terminée par
la défaite autrichienne
à Sadowa (Czeckie actuelle)
- Le
château de Valangin
Sources
généalogiques
Etat
civil Valangin Mariages 1863-1905 & Décès
1843-1887
Registre des passeports 1862-1924
Recensements individuels Valangin 1852-1872
M. Marius Golgath, Eschelbronn |
|