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Un été sans soleil...

Diffusé sur FR 2 Samedi 13 août 2005 à 13.20
Documentaire. Réalisé par Elmar Bartlmae. Scénario de Elmar Bartlmae.
© Produit par Cicada Films et Tetra Media
Avec la participation de France 2, Discovery Channel et BBC 2.
Transcription: JYB – 2005

Cet été de 1816, pluies, grêles et chutes de neige n’ont cessé de se succéder. En Europe et en Amérique du Nord, les moissons pourrissent sur pied et créent une telle pénurie de nourriture que famine et épidémies sévissent dans tout l’hémisphère nord. Cette année-là, ils sont des centaines de milliers à mourir de faim.

Cet été de 1816, Mary Shelley et son époux Percy Bysshe rendent visite à Lord Byron dans sa villa du Lac de Genève. La météo hostile les oblige à rester cloîtrés. Pour passer le temps, ils s’amusent à écrire des histoires de fantômes. Une seule restera à la postérité. Car la violence des éléments inspire à Mary Shelley un des plus grands romans de la littérature : Frankenstein. Quelle a été la cause d’un des plus grands bouleversements climatiques de l’histoire humaine ? L’éruption d’un volcan ! Mais une éruption d’une telle violence que les schémas climatiques connus du monde ont tout simplement disparu.

Un été sans soleil retrace l’histoire du Mont Tambora, un volcan en Indonésie, dont l’éruption de 1815, longtemps ignorée puis considérée aujourd’hui comme la plus grande explosion volcanique de tous les temps, tua plus de cent mille personnes en quelques secondes et bouleversa, un an après, l’équilibre du monde. Deux cents ans plus tard, le climatologue américain Michael Chenoweth a voulu comprendre les raisons de ces terribles variations atmosphériques de l’été 1816. Son enquête a abouti à une histoire qui n’avait encore jamais été racontée et qui éclaire sous un jour nouveau l’étroite relation entre le climat et des évènements extérieurs.
Cette histoire peut-elle nous éclairer sur notre propre futur ? Cet événement pourrait-il se reproduire dans un coin éloigné du monde et changer notre monde de la même manière ?

Sumbawa – Indonésie, avant l’éruption de 1815, l’île était un petit comptoir commercial des Indes Orientales. Aujourd’hui encore, la montagne qui domine la région est l’un des volcans les moins étudiés du monde.

Haraldur Sigurdsson est un volcanologue reconnu et le grand spécialiste mondial des ruines romaines de Pompéi. Il a été le premier à découvrir les victimes du Vésuve. Aujourd’hui il compte renouveler l’exploit au Tombora. Il a parcouru 15 000 km pour rejoindre l’une des régions les plus géologiquement instables de la planète. Le Tombora n’est que l’un des quelques cent cinquante volcans actifs que compte l’Indonésie. Autrefois il dominait tous les autres de sa stature mais aujourd’hui il est réduit à une immense coquille vide dressée sur la péninsule nord de cette île peu peuplée. Quand la montagne a explosé, son tiers supérieur a été projeté dans le ciel, laissant à la place le plus grand cratère au monde.
Aujourd’hui le paysage est silencieux mais sous ces paisibles pentes boisées se cache un secret archéologique encore intact, le monde perdu des habitants de Tombora.
On raconte que des milliers de gens ont trouvé la mort et pourtant pas un seul corps n’a été retrouvé.
Haraldur Sigurdsson est le premier à les chercher. Pour lui, savoir comment les victimes ont péri est crucial pour comprendre l’une des plus grandes catastrophes naturelles de notre histoire. Il entame ses recherches sur le flanc ouest du volcan, là où des pièces de monnaies datant d’avant l’éruption ont été découvertes.

« Cela fait seize ans que je prépare cette expédition et je n’en ai jamais parlé à personne. Je savais qu’il y avait un immense potentiel et le plus excitant c’est de savoir si nous allons retrouver le village perdu du Tombora. Qui sait, ce sera peut-être le Pompéi de l’Asie ? »
Mais les habitants de l’île de Sumbawa n’ont pas été les seules victimes. Sur toute la surface du globe des gens ont souffert et même péri à cause des séquelles de l’éruption.

Eté 1816. Le gel et la neige recouvrent le nord-est des Etats-Unis et l’est du Canada et en Europe, une pluie froide, drue et incessante tombe de mai à septembre. Les récoltes sont perdues. Affamée, la population en est réduite à manger des charognes et de l’herbe.

Mais, existe-t-il un lien entre cet été hivernal et l’éruption volcanique à l’autre bout du monde ?

A Londres, dans les salles de la Tate Gallery, le climatologue Michael Chenoweth examine des indices pour le moins surprenants. Il scrute en effet l’œuvre du peintre Willam Turner. Michael a consacré toute sa carrière à compiler diverses informations sur les phénomènes météorologiques et le Tombora est sa grande passion. Ces aquarelles où l’on voit des ciels crépusculaires ont été peintes un an après l’éruption et bien avant l’ère de la photographie en couleur. Pour lui ce sont donc de précieux témoignages visuels prouvant qu’en 1816 le ciel n’avait pas un aspect normal. « Nous voyons une prédominance de la couleur rouge ce qui ne me surprends pas dans le cas d’une explosion aussi forte que celle du Tombora qui libère un important volume de poussières et de débris. Cela concorde avec ce que nous savons d’autres éruptions volcaniques de l’histoire. »

Pour obtenir des preuves supplémentaires Michael poursuit ses travaux aux archives de la presse britannique. Son objectif est de passer au peigne fin des documents de l’époque, journaux, lettres, comptes-rendus ou bulletins météorologiques.

« Ce document vient de la Nouvelle-Angleterre, aux Etats-Unis. C’est une description détaillée des feux de forêt et des gelées brutales qui se sont produits simultanément. A la page suivante je tombe sur un rapport météorologique tenu par un bostonien qui note des informations très utiles pour un météorologue : les températures, la force des vents et les conditions météo en général. Ici nous voyons les températures glaciales de fin septembre en Nouvelle-Angleterre qui ont détruit les récoltes et qui ont provoquées la plus courte saison de pousse jamais répertoriée. Ce ne sont que deux pièces du puzzle mais la météorologie est un système planétaire et je dois réunir autant de pièces que possible. »

Dans son camp de base Haraldur Sigurdsson a du retarder sa recherche des victimes du volcan. Depuis son arrivée il y a eu une série de secousses sismiques qui pourraient indiquer l’imminence d’une éruption. Aucun scientifique n’a ausculté le Tombora depuis qu’il l’a fait lui-même il y a 16 ans. Il doit donc s’assurer qu’il ne risque pas de se réveiller. « Il est très surprenant qu’aucune équipe scientifique ne soit allé inspecter la caldeira du Tombora mais cela s’explique principalement par des difficultés logistiques. Elle est très difficile d’accès. » Il faut en effet mettre sur pied une expédition complexe qui va durer cinq jours. Haraldur est accompagné du géophysicien Lou Abrams, du volcanologue Igan Sutawidjaja et de pas moins de vingt cinq porteurs. C’est la saison sèche et il n’y a pas d’eau en bordure du cratère. Il faut donc transporter des centaines de litres vers le sommet du cratère qui est situé à 2800 m d’altitude. Mais avant l’éruption le Tombora culminait à 3900 m. C’était la plus haute montagne d’Indonésie. La cause de l’explosion, une chambre souterraine gorgée de magma est toujours là, enfouie à 1200 m de profondeur sous la bordure actuelle. En 1815 un mouvement de la croûte terrestre entraîne une accumulation de pression dans la chambre, le Tombora enfle de plusieurs mètres avant d’exploser, projetant des cendres chaudes à environ 45 km d’altitude dans le ciel.

A l’époque l’Indonésie est une colonie hollandaise et on peut se faire une idées des faits en consultant les récits des témoins archivés aux Pays-Bas. Bernis de Jangboos a passé des heures à les compiler.
« On a du mal à imaginer ce qui c’est passé exactement. Ce fut une catastrophe majeure. Selon nos estimations actuelles le bilan humain a été d’au moins 120 000 morts. » Les estimations de l’époque évoquant la disparition de 90 % des habitants de l’île. Mais des récits de première main sont rares. Bernis a pourtant découvert un journal tenu par un témoin qui vit alors sur une autre île, Jawa, à 600 km de distance. A l’époque John Crawford était un officier britannique en poste à Surabaya et il entendit le bruit de boulets de canon. Il supposa qu’il s’agissait d’une bataille navale au large. Au-dessus de Surabaya le ciel s’est obscurci pendant trois jours. « Au troisième jour, jusqu’à midi, nous fûmes plongés dans la nuit noire. Durant trois jours je donnai tous mes rendez-vous d’affaires à la lueur de la bougie. Le lendemain, des cendres commencent à pleuvoir. » John Crawford l’ignorait mais il était le témoin des retombées de la plus grande éruption volcanique connue à ce jour.

Près de deux siècles plus tard, Haraldur Sigurdsson et son équipe approchent de la source du drame. Ils vont camper pour la nuit près du rebord de la caldeira. Nous sommes à 2 500 m d’altitude, la nuit va être froide. Ici, au-dessus des nuages toute chaleur disparaît après le coucher du soleil. Mais les membres de l’équipe sont très enthousiastes. Haraldur est l’un des rares à être jamais descendu dans la caldeira. Comme la chambre de magma est toujours nichée sous le fond du cratère, il est essentiel d’écarter tous risques d’éruption. « Une éruption peut se produire au fond de la caldeira sans que l’on s’en aperçoive immédiatement. C’est déjà arrivé deux fois. Soudain on remarque un écoulement de lave que personne n’avait signalé. Nous devons donc surveiller tout cela de près pour évaluer l’état du volcan. »

Dès l’aube les hommes atteignent le bord du cratère. C’est incroyable ! Il mesure 8 km de large pour 1,2 km de profondeur. C’est le plus grand cratère volcanique au monde.
Haraldur qui étudie le volcan depuis plus de vingt ans a calculé quelle quantité de roche a du être expulsée dans l’atmosphère pour créer un tel gouffre. « Le volume de magma ou de roche en fusion qui sort d’un volcan est difficile à imaginer. Mais l’éruption du Vésuve en 79 après J.C. représentait environ 6 km_ et celle du Krakatau en 1885, 10 km_. Pour celle-ci c’était 100 km_ ! Elle remporte la palme avec la plus grande quantité de matière déplacée par un volcan dans les temps historiques. » Pour l’instant le volcan dort mais son sommeil est agité. La caldeira semble plus dangereuse qu’à l’époque de la dernière visite d’Haraldur. Il est donc crucial de dresser un bilan de la situation, dès maintenant. Pas question d’entamer des fouilles archéologiques s’il y a le moindre risque d’éruption.

« Haraldur, tu entends çà, tu le vois d’où tu es ? »
« Non, mais je l’entends. »
« Soit prudent, je ne sais pas si c’est important. »

Les éboulements sont monnaie courante dans la caldeira car le sol est sec et friable et les sédiments instables. Il faudra à Haraldur une demi-journée de descente quasiment à la verticale pour atteindre le fond du cratère.

Pendant ce temps, Michael Chenoweth se rend à Berne pour rencontrer un historien suisse. Il espère en apprendre plus sur l’impact dévastateur de l’éruption en Europe. En effet c’est dans les Alpes suisses avec leurs vallées encaissées et isolées que le terrible été 1816 a frappé le plus durement.
Christian Pfister est spécialisé dans l’histoire des changements climatiques et s’intéresse de près aux effets du Tombora.

« Comment était la météo cet été là ? »
« Ce fut l’été le plus froid depuis 500 ans. Il a neigé presque toutes les semaines dans les vallées et les vignes n’ont pas mûri. A l’automne les pommes de terres ont du être ramassées sous la neige et elles n’étaient pas à maturité non plus. »

Avec son relief montagneux et sa courte saison des cultures, la Suisse est particulièrement vulnérable aux aléas climatiques. En 1816, toutes sortes des récoltes meurent sur pied et la hausse des prix des céréales pousse de nombreuses famille à la famine.
« Les gens ont du se contenter de substituts comme de l’herbe ou de la chair d’animaux en décomposition, et ceux qui en mangeaient tombaient gravement malades. »
Un voyageur suisse décrit ainsi la vie tragique des paysans : « La faim était peinte sur leurs visages, l’homme était en piteux état, sa tête reposait dans ses mains, il était déjà trop faible pour travailler. La nourriture se résumait à de l’herbe bouillie assaisonnée d’un peu de sel, mais sans beurre ni autres ingrédients. C’était leur dîner. »

Il est peu probable que ces gens aient pu survivre. Après ce terrible été sans soleil ils n’ont qu’une seule perspective, un hiver encore plus rude. A mesure que les morts s’accumulent, les fermiers ruinés, les veuves et les enfants abandonnés affluent dans les villes. Un témoin raconte avoir vu des rues peuplées de prostituées, de mendiants, de bandes de pique-pockets et de voyous attaquant quiconque pour quelques pièces.

Aux premières loges, se trouvent Percy et Marry Shelley deux écrivains britanniques venus passer l’été avec Lord Byron au bord du lac Léman mais le froid inhabituel les empêchent de sortir. Par une nuit glaciale, Marry rêve d’un monstre revenu d’entre les morts, moitié homme moitié bête, perdu dans un paysage alpin désolé et polaire. Elle baptise son monstre « Frankenstein ». Une météo angoissante a inspiré un des plus grands chef-d’œuvre de la littérature gothique.

Le Tombora a déclenché une crise alimentaire mondiale. Á mesure que l’été 1816 avance, un nombre croissant d’européens meurent de faim. Les autres ne peuvent que prendre leur mal en patience et prier.
Mais en France la perte des récoltes et la pénurie alimentaire déclenchent la colère de la population. Dans les villes le moindre rassemblement d’importance dégénère en soulèvement populaire. Des hordes de réfugiés rodent et évacuent leur colère sur les riches négociants ou tous ceux soupçonnés de faire des réserves. Dans le département de l’Aude, les archives municipales décrivent comment un groupe de vagabond a attaqué le marché et pillé les greniers. Toutes les conditions sont réunies pour mettre le feu aux poudres d’une nouvelle révolution. Les autorités parviennent tout juste à contenir la colère de la population affamée. Certaines régions de France sont au bord de l’anarchie.

Partout en Europe parmi les jeunes enfants, les personnes âgées et les plus vulnérables, la liste des victimes s’allonge un peu plus chaque jour. Mais il faut attendre l’année suivante pour que ces décès soient officiellement attribués à la famine. Des statistiques précises sur le nombre de morts imputables directement à la perte des récoltes sont donc impossibles à obtenir. Dans la ville suisse d’Appenzel, le nombre de décès a doublé entre 1815 et 1816, passant de 5 000 à 10 000. Dans cette seule ville suisse on peut donc conclure que 5 000 personnes sont sans doute mortes de faim. Dans toue l’Europe les estimations font état de chiffres impressionnants avec environ 200 000 victimes possibles.

En Indonésie Haraldur Sigurdsson atteint enfin le fond du cratère. Seules quelques personnes se sont aventurées si loin. Maintenant il marche directement au-dessus de la chambre de magma, le cœur du volcan. Ici, il est cerné par une muraille dépassant 1 200 m de haut. Les couches géologiques superposées se lisent comme les pages d’un livre, chacune racontant une éruption passée. La plus violente est celle du sommet. C’est celle de la catastrophe de 1815.
La caldeira est parsemée de cheminées fumantes d’où s’échappent des gaz venus des entrailles de la terre. L’odeur d’œuf pourri caractéristique du dioxyde de soufre est très prenante.

« Il y a bien plus d’activité hydrothermale qu’auparavant dans la caldeira. Les cheminées créent une sorte de brume qui enveloppe tout l’intérieur comme un nuage de fumée. Cela indique que le magma est sans doute remonté plus près de la surface qu’il ne l’était lors de ma précédente visite il y a 16 ans. Ici le sol est meuble et chaud, j’espère ne pas m’enfoncer dans la terre en fusion. Ça bout là dessous »
Bien qu’il n’y ait aucun signe avant coureur d’une éruption imminente, la chambre de magma est clairement sous pression.

« Quand on marche sur le fond de la caldeira du Tombora, tout nous rappelle que c’est un volcan très actif. Le souffre que nous voyons aujourd’hui provient de la même source, du même magma situé en profondeur dans le volcan que celui émis par l’explosion de 1815 jusque dans la stratosphère avant d’être propagé sur toute la surface du globe et de provoquer un bouleversement climatique. »

En 1815, les particules microscopiques de dioxyde de soufre transportés par les vents d’altitude créent une barrière qui bloque les rayons du soleil. Les conséquences dans l’hémisphère nord sont constatées pour la première fois en 1816 quand la chaleur du printemps n’est pas au rendez-vous. Il n’y a pas eu d’alternance chaud–froid. Avant la météo changeait d’une saison à l’autre mais là, le cycle s’est grippé et s’est mis en boucle. Parmi ceux qui remarquent ces changements se trouve Thomas Jefferson qui note méticuleusement la température chaque jour de l’été. Observateur attentif de la nature, le président américain constate une combinaison désastreuse de sécheresse et de gelées brutales. Sur tout le continent les semences ne peuvent pas germer, les veaux et les agneaux meurent et ceux qui survivent ne peuvent être nourris. De nombreux fermiers se retrouvent ruinés, plus au nord les glaces hivernales ne parviennent pas à fondre.

« Au Labrador on a parlé de ce changement comme d’une révolution climatique. Les navires qui apportaient des provisions ont mis des jours, voire des semaines, à avancer au milieu de la glace. La mer était gelée jusqu’à 300 km de la côte en 1816 et les bateaux ont eu beaucoup de mal à accoster. Sur la rive les gens attendaient désespérément le ravitaillement. »

Sur les pentes du volcan, Haraldur Sigurdsson est prêt à se lancer sur la piste de ceux qui vivaient autrefois au pied du Tombora. La plus part des habitants actuels sont arrivés récemment et se soucient peu de retrouver la trace de leurs prédécesseurs. Mais Ousman, le chef de village conduit l’équipe jusqu’à une ravine où l’on a vu des tessons de poterie. Selon lui, sa trouvaille pourrait désigner l’emplacement du royaume disparu. S’il a raison, Haraldur et son équipe pourraient avoir sous leurs pieds, les vestiges de toute une population.

« Je pense depuis très longtemps que nous avons des chances de pouvoir retrouver un peuple anéanti par cette éruption catastrophique et le nombre des victimes, environ 117 000, dans les alentours est absolument renversant. Aucune éruption volcanique connue n’a fait autant de morts. »

Pour confirmer l’intérêt potentiel du site, l’équipe procède aux premières vérifications à l’aide d’un radar de sol. Lou Abrams peut détecter la présence d’un bâtiment ou de constructions qui les guideraient vers d’éventuels squelettes. « Les infos sont bonnes, on a un signal. Là c’est parfait, oui on l’a. »
Ici, il n’y a pas de lave, le sol est recouvert d’épaisses couches de cendres et de ponces. Comme à Pompéi, l’éruption du Tombora a englouti les habitants sous une coulée pyroclastique, un avalanche de cendres, de roches et de gaz brûlants qui a déferlé sur eux à plus de 150 km/h.
« Ce n’est pas une pente naturelle, on dirait qu’elle a été aplatie. Arrêtez ici. »

Et voilà qu’une sorte de structure apparaît sur l’écran du radar. Autre signe prometteur, la couche superficielle du sol est très friable. Comme c’est une ravine naturelle, les premières couches de dépôts volcaniques ont déjà été emportés par le ruissellement des pluies sur plusieurs dizaines de centimètres. C’est le jour de chance d’Haraldur.

« Voici une grosse poutre carbonisée, c’est clairement un morceau de bois taillé, travaillé par la main de l’homme. Ce n’est pas juste un tronc d’arbre calciné, c’était un morceau de charpente. A en juger par la taille de cette poutre je pense que c’était un bâtiment relativement grand et dans le sable et la ponce on trouve des tessons de verre et de poterie. Cela nous indique que nous sommes bien sur un site idéal pour les fouilles. On touche peut-être au but.

Aux archives nationales de Londres, Michael Cheneweth est lui aussi sur une piste. Il a mis la main sur les données météorologiques mondiales relevées au jour le jour au XIXe siècle. C’est une mine d’informations objectives et fiables jusqu’alors inexploitées mais idéales pour une analyse scientifique. Il se plonge dans les journaux de bord de la marine britannique. Immédiatement il a la main heureuse.
Eté 1816, à bord de « L’Inconstant », chaque jour à midi pile le capitaine Sir James Lucas Leo et son second se retrouvent sur le pont pour lire leur position au sextant. Ils sont en route vers la côte ouest de l’Afrique dans le cadre de patrouilles anti-esclavage. La position du navire est notée avec soin ainsi que les conditions météorologiques à intervalles réguliers de jour comme de nuit et, près de deux siècles plus tard, ce journal joue un rôle inestimable dans l’étude des changements climatiques.
« Six heures, vent violent et mer agitée. Neuf heures, brusque changement de vent vers le nord-ouest avec une mer encore plus démontée. Neuf heures trente, le canot de sauvetage a été emporté par les vagues. »

Michael a mis la main sur une véritable station météo itinérante. Il y a des comptes rendus sur la température, la direction des vents et les précipitations tout au long du voyage. Et l’odyssée de l’Inconstant n’est qu’un début. Il se passe la même chose sur des navires voguant sur toutes les mers du globe. En épluchant leurs journaux de bord Michael sera le premier à établir un modèle météorologique des océans en 1816 et à pouvoir comparer cette année avec d’autres.
« Il y a surabondance d’informations. C’est incroyable. Toutes les deux ou trois heures, il semble y avoir des relevés de température dans ce journal et c’est exactement ce dont j’ai besoin. C’est la bonne année et ce bateau naviguait dans les tropiques, ce qui est parfait. »

Quatre semaines après le début des fouilles Haraldur Sigurdsson et son équipe mettent au jour une véritable pépite. Un premier site de peuplement qui appartenait au royaume perdu de Tombora. Ils ont exhumé toute une maison.

« Ces gens étaient peut-être riches. Des ornements et des bijoux commencent à sortir de terre. Il y a des récipients en cuivre et des fragments de tissus peut-être en soie ainsi que des objets en verre et en porcelaine fine. Tout cela laisse penser que les habitants de Tombora ne vivaient pas coupés du monde comme on le croyait mais faisaient du commerce avec la Chine et l’Inde. »
Peu à peu se dessine le portrait émouvant d’une communauté prospère. On sait peu de choses sur ceux qui vivaient ici. Ils auraient eu une langue et un mode de vie bien à eux et vécu de l’élevage des chevaux. L’éruption les a rayés de la carte et il n’est resté personne pour raconter leur histoire.
Mais à une cinquantaine de km de l’autre côté du volcan se trouvait un autre village où certains ont eu la vie sauve. Le chef du village de Sanggar a raconté ce qu’il avait vu à un officier britannique dans un document qui existe encore.

« C’est un récit très précieux car on y lit le récit fait par le Raja de Sanggar, le seul témoin oculaire fiable qu’on ait. »
« Il était environ 7 heures, trois colonnes de flammes se sont élevées près du sommet du Tombora. Rapidement toute la montagne a ressemblé à une masse de feu liquide qui s’écoulait dans toutes les directions. »
Les descriptions du Raja aident Haraldur à reconstituer l’enchaînement des faits en ce jour fatidique du 10 avril 1815.

« Le Raja a vu une colonne de feu monter très haut du volcan avant de redescendre en cascade en trois grands ruisseaux de matériaux rougeoyants sur les flancs du volcan. Ca a du être un spectacle terrifiant parce qu’il se dirigeait directement sur Sanggar »
« Le village a été presque totalement détruit. Le Raja de Sanggar a vu des gens, des arbres, des maisons emportés par des tourbillons »
« A notre avis, lorsqu’il décrit des maisons projetées dans les airs, il s’agit d’un phénomène observé en bordure de la coulée pyroclastique qui détruit tout sur son passage. »
Les retombées de l’éruption ensevelissent l’île sous une chape toxique atteignant par endroit dix mètres d’épaisseur. Les rares qui échappent à une mort immédiate n’ont pas un sort enviable car il n’y a plus rien à manger. Les cendres ont noyé le littoral tuant toute vie marine. Impossible donc de pêcher. Et la terre est devenue stérile, aucune récolte de riz ne poussera pendant au moins cinq ans. Riches ou pauvres, cela ne fait aucune différence.
« La famille du Raja a été durement touchée. Sa fille est morte de faim. Si l’on considère qu’il était sans doute bien plus riche que les autres habitants de Sumbawa, cela montre à quel point la pénurie de nourriture a été sévère. »
90 % de la population de l’île est morte dans l’apocalypse, ce qui en fait l’éruption volcanique la plus meurtrière de l’histoire.

Après sept semaines de fouilles, la ténacité de l’équipe porte ses fruits. Elle trouve enfin ce qu’elle cherchait. « Igan, je crois que ce sont des dents. Un fragment de mâchoire avec environ cinq dents. On a toute une mâchoire. Il y a un squelette entier, le crane, la mâchoire et les vertèbres. Passe moi le pinceau. »

Ce sont les premiers restes humains du Royaume perdu de Tombora jamais découverts. Ils reposent ici prisonniers des débris volcaniques depuis près de deux siècles.
« C’est très émouvant de découvrir des gens qui sont morts de manière si horrible dans cette éruption dévastatrice. »

La position du corps indique ce que les habitants faisaient au moment fatidique et aussi comment il considéraient le volcan.
« Bien sûr le volcan a du inquiéter les habitants mais visiblement pas au point de les pousser à prendre la fuite. Ils ignoraient qu’ils allaient être instantanément submergés par une coulée à 1 000 °C. »
Près du corps se trouvent deux bouteilles en verre que la victime tenait sans doute au moment de l’impact. Elles permettent d’évaluer la chaleur dégagée par le volcan.
« Le verre a été brisé, mais en plus, il a fondu. Donc la température de la coulée était suffisante pour ramollir et faire fondre du verre. Selon nos estimations elle avoisinait 1 000 °C. »
Périr calciné dans une explosion pyroclastique suffisamment brûlante pour faire fondre du verre, voilà le destin tragique des premières victimes du Tombora.

Aux archives nationales de Londres Michael Chenoweth continue à naviguer parmi les journaux de bord de la Royal Navy. Après une première étude d’ensemble, il se concentre plus précisément sur l’Inconstant pour analyser ce qui est dit de l’évolution des vents et de leurs directions. 8 octobre 1816, 18 mois après l’éruption, le navire britannique est pris dans une violente tempête.
« Ces journaux de bord donnent des relevés sur la température mais aussi des renseignements sur les vents et la météo. On peut connaître le temps qu’il faisait pratiquement toutes les deux heures. Donc sur une seule journée, pour un seul navire on a une foule d’informations. J’ai réuni 65 000 observations sur la température le long des principales routes commerciales entre l’Angleterre, l’Inde et la Chine. »
Pour la première fois Michael Chenoweth sait exactement dans quelle mesure les températures ont chuté à la surface du globe et où le refroidissement a été le plus marqué. Selon lui la température moyenne sur terre a baissé de 1,1 °C, ce qui a suffi à provoquer un changement climatique majeur. Et à certains endroits la chute a été bien plus brutale. A l’été 1816, on a vu des températures inférieures de 5,5 °C par rapport à la normale.

La Suisse était au cœur du phénomène. Mais il a été ressenti sur une bande allant de l’Irlande à l’Angleterre jusqu’au sud-est en passant par le Benelux.
Sur cette carte, les zones en bleu montrent là où le refroidissement a été le plus important.
Pour la première fois nous avons la preuve que le Tombora a affecté les océans et les tropiques mais aussi l’Europe et l’Amérique du Nord.

Il a fait plus froid que jamais. Dans certaines régions d’Europe et au Canada les températures étaient inférieures à tout ce que l’on a jamais enregistré. Tous les records ont été battus. Ce n’est comparable à rien de ce que nous connaissons dans l’histoire moderne.
Aujourd’hui, avec les problèmes de réchauffement climatique planétaire, ces recherches sont d’une grande importance. Elles aideront les climatologues à départager les changements dus a des évènements naturels de ceux provoqués par l’homme.

Sur les flancs du Tombora, les fouilles d’Haraldur Sigurdsson entrent dans leur 8ème semaine et il a localisé un deuxième corps. D’après sa posture il devine comment la victime est morte. Sa reconstitution des faits prend forme progressivement.
« C’est le deuxième corps qu’on retrouve dans cette maison. Il était à l’extérieur, près du mur ouest. C’est quelqu’un qui a sans doute voulu s’enfuir pour se réfugier derrière la maison mais qui a été tué sur le coup par la coulée pyroclastique. La carbonisation du corps est très avancée, bien plus que dans les autres éruption que j’ai étudiées, y compris celle de Pompéi. Voilà le crane dont il ne reste que des fragments. Là une partie de la cage thoracique, on voit les côte de chaque côtés de la colonne vertébrale. Enfin des fragments des os des jambes étendues là. Il y en a aussi dans le dépôt carbonisé ici. »
En 35 ans de carrière Haraldur a déjà analysé de nombreux squelettes dont ceux de Pompéi mais ceux de Tombora sont uniques. La coulée qui les a emporté était plus rapide et plus chaude qu’aucune autre. « Ce que nous avons découvert dans le village de Tombora me rappelle beaucoup ce que j’ai vu à Pompéi. Les gens d’ici sont morts à peu près de la même manière, à cette différence près qu’ici la température de la coulée pyroclastique était bien plus élevée. »

Au bout de trois mois les fouilles touchent à leur fin. Une seule maison à été exhumée mais on y a découvert deux corps. Il reste encore tout un village à explorer et des milliers de victimes sont peut-être encore sous les cendres.
« N‘oublions pas qu’il ne s’agit que d’une seule maison dans tout un village qui devait compter entre 6 et 10 000 habitants. C’est sans doute ici qu’habitait le Raja, le roi de Tombora et il devait avoir un palais, et il est sans doute là, quelque part, sous les dépôts volcaniques. »
D’après ce qu’il a découvert, Haraldur peut enfin savoir comment le village de Tombora a été frappé le 10 avril 1815.

« Au moment de l’éruption, il y avait une personne dans la cuisine, sans doute une femme qui préparait le repas. Elle a été assaille par la coulée pyroclastique qui l’a fait tomber par terre et l’a tuée sur le coup au milieu de tous les ustensiles que nous avons retrouver dans cette cuisine. Au même moment, une autre personne, peut-être son mari, a couru hors de la maison pour tenter de se mettre à l’abri du mur ouest alors que la coulée venait de l’est. Nous avons trouvé son corps ici près de la maison. Mais lui aussi a été tué et totalement carbonisé. »

En 1815, cela fait plusieurs années que le Tombora gronde et couve sous terre. C’est pourquoi, au moment de la première explosion le 5 avril, la population n’y prête aucune attention. Même quand la cendre commence à tomber du ciel, les gens ne quittent pas leur maison. Ils ont l’habitude de dormir dans l’ombre de ce géant bouillonnant.
Ensuite, cinq jours plus tard, il y a une plus grande explosion. La colonne de feu atteint 44 km de haut. Un record jamais égalé à ce jour. Les habitants n’ont plus que quatre heures à vivre. Ils se sont sans doute demandé si les choses allaient s’améliorer ou empirer. Ils ont eu la réponse vers 10 heures du matin quand l’éruption a changé du tout au tout. La colonne s’effondre créant une coulée pyroclastique d’air surchauffé. Dans la ligne de mire de ce torrent brûlant avançant à plus de 150 km/h les habitants de Tombora n’ont aucune chance.

Haraldur Sigurdsson laisse derrière lui toute une civilisation que de futures expéditions devront révéler au monde. Un jour les flancs du Tombora nous offrirons peut-être autant d’informations que le site de Pompéi. Son travail ici est un pas de plus pour mieux comprendre la puissance de la nature.

« Pour moi, être en présence de ces corps est une vraie leçon d’humilité. Cela me rappelle à quel point nous sommes peu de chose à côté des forces incroyables de la nature, que nous ne passons sur terre qu’un court instant alors que ce volcan sera encore là dans des millions d’années et entrera en éruption encore et encore. »Le jour même de la diffusion de ce documentaire un séisme de 5,7 sur l’échelle de Richter se produisait à Lombok, à proximité du Tombora. Il rappelle la grande instabilité géologique de cette péninsule indonésienne.

Les recherches sur les flancs du volcan ont été menées en juillet et août 2004 par :
Christian Pfister,
Historiches Institut, Université de Berne, CH-3000 Berne 9
pfister@hist.unibe.ch

Haraldur Sigurdsson
Graduate School of Oceanography, University of Rhode Island
haraldur@gso.uri.edu

Lewis Abrams
Coastal and Marine Geophysics Laboratory, University of North Carolina Wilmington’s Center for Marine Science.
abramsl@uncw.edu

Igan Sutawidjaja
Volcanological Survey of Indonesia, Bandung, Indonesia
Directorate of Volcanology and Geological Hazard Mitigation
igan@vsi.esdm.go.id ou igan@vsi.dpe.go.id

Michael Chenoweth
Elkridge Maryland
mlcheno@smart.net