Emigrer - quelques bases

Emigrer pour s'en sortir
Emigration en Amérique 1815-1918
Vivre entre deux mondes
Ces Suisses qui ont peuplé l'Amérique
Les mouvements migratoires (dhs)
La colonie de Red River
Récit d'un voyage Neuchâtel - St Louis
Lettre d'une institutrice de Szegedin

Les Junod et l'émigration

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Récit d'un voyage de Neuchâtel à St Louis ...

Un voyage en Amérique
par Jonas Pierre FALLET

Récit - suite et fin

... Nous voici maintenant arrivés au Cap de St. Antoine [vers 22°N - 85°0] qui se trouve à l'entrée du Golfe du Mexique: le vent assez faible, de grandes chaleurs et la pluie toutes les nuits et même quelquefois le jour. Nous sommes heureux d'avoir de l'eau de pluie pour nos besoins particuliers vu que nous avons toujours les mêmes rations d'eau. Le mardi 25 au matin nous avions un grand calme, et une chaleur à proportion, les marins se baignoient et au même instant j'entend crier: votre Auguste se noie (mon ouvrier). Aussitôt deux matelots sautent à la mer pour le sauver, et en viennent heureusement à bout. Il avoit voulu descendre par une corde et la corde venant à rompre, il est tombé. Il vouloit me dit-il se baigner aussi dans la mer, sur quoi je lui fis des reprôches de son imprudence. quelques instants après, nous vîmes beaucoup de requins dont on connait la férocité, nous nous préparâmes à la pêche, nous arponâmes, nous manquâmes quelques beaux poissons nommés Dauphins, et nous blessâmes un requin trois fois, qui malgré celà continua de suivre le navire, enleva quelques amorces et finit par être croché. Trois forts hommes le sortirent de l'eau par l'adresse d'un des marins qui lui passa un noeud coulant derrière les premières nageoires. Cet animal sembloit vouloir enfoncer le navire par les coups de queue dont il l'en frappa; une fois parvenu sur le navire, du premier coup de sa queue il renversa un des plus forts hommes de l'équipage. On le tira ainsi jusqu'au milieu du navire, où, après lui avoir enfilé une palanche dans la gueule pour en être préservé, on finit par le tuer en le saignant comme l'on saigne les porcs. Les connaisseurs disent qu'il n'avoit que dix huit mois ce que l'on reconnoit par leurs dents en ce que chaque année il leur en croit une rangée; il pouvoit peser un quintal et avoit cinq pieds de long; sa gueule est si grande que l'on pourroit y enfiler la plus grande tête d'homme sans peine, la viande est bonne surtout près de la queue, du reste elle est par trop coriace.  

Nous continuâmes notre route par un calme favorable et une chaleur excessive jusqu'au 29 et le 30 [mai] au matin nous nous apercûmes par les eaux troubles que nous arrivions à l'embouchure du Mississipi. De grandes pièces de bois nageoient sur l'eau; nous avions un très mauvais tems, on ne voyoit rien loin. Nous étions accompagnés d'un navire venant d'Angleterre. L'on put après bien des recherches découvrir une pyramide qui est le point de reconnaissance. Alors le Capitaine fit tirer trois coups de Canon, et deux heures après nous vîmes venir une chalouppe bien voilée venir nous reconnaître dans ses flots; elle s'en retourna après avoir vu le pavillon et 2.5 heures après nous fûmes surpris par une petite loquette qui se trouva sous nous parmi de grands bois qui flottoient, nous eûmes peine d'arrêter le navire et la loquette put pourtant parvenir à atteindre une corde qu'on lui avait déjà jettée plusieurs fois : c'était un pilote pour nous conduire à l'embouchure du Mississipi, ce qui est de règle. Il nous dit qu'il y avait beaucoup de choléra à la Nouvelle Orléans.

Cette mauvaise nouvelle n'était pas bien rassurante pour nous qui avions déjà eu tant de peine la nuit du 30 au 31. Nous arrivâmes enfin à l'embouchure du Mississipi, et à 2 heures il y avoit un bateau à vapeur qui nous attendoit. Il faisoit sombre, et le Capitaine non plus que le pilote ne voulu pas que nous partissions avant le clair de la lune, qui ne tarda pas à se faire voir. Nous voilà donc en route sur le bateau à vapeur; la première chose que nous vîmes de l'Amérique ce fut les signaux des bords : ces signaux sont des tours au haut desquels est une tourelle en verre et dans cette tourelle une lampe à réflecteurs qui tourne par le moyen d'une machine : cela est établi pour que l'on ne se trompe pas.

Une fois le jour venu, nous découvrîmes quelques maisons d'Amérique qui sont loin de répondre à l'idée que l'on s'en fait communément chez nous. En remontant le fleuve nous apercûmes une quantité presque innombrable de crocodilles, de toute grosseur, auxquels nous passagers s'empressèrent de donner la chasse. Les premiers ennemis que nous rencontrâmes en Amérique furent les Moustics qui nous tourmentent et sussent tout le sang des nouveaux arrivés; ils sont si incommodes que nous n'avons pas de place sur le corps qui ne nous démange, aussi faut-il continuellement se frotter, ce qui cause aussitôt des ampoules ou des amplâtres de rougeur par tout le corps.

C'est dans cet état que je me suis dit : comment est-ce que les Neuchâtelois et les Européens peuvent-ils encore ignorer tant d'incommodités qui ne se trouvent point chez-eux. Ici on trouve quelques habitations assez bien; là des bois coupés et mis en cage au milieu desquels on a conservé un trou pour y entrer, formant la plus grande partie des cahuttes que l'on y rencontre. Nous avons aussi apercu quelques campagnes déjà en partie défrichées au milieu desquelles il y a pour l'ordinaire une maison en briques ou en bois, et sur le côté un jardin qui renferme des ... [mot manquant en bas de page 15] pour loger chaque famille d'esclaves que le propriétaire possèdent : on en voit qui possèdent de 12 à 15 de ces barraques, le bétail a pour étable un couvercle; on en voit beaucoup et surtout des chevaux paître sur les bords du fleuve aussi l'Américain ne marche-t-il guère à pied. Nous ne sommes pas encore au terme de nos retards, le samedi 31 mai au soir le pilote du bâteau à vapeur qui nous remorquoit avoit encore 2 petits navires ce qui l'obligea à nous laisser sur le sable où nous passâmes une bien triste nuit, accablés de fatigue & de piqures de moustics, nous fûmes là pendant 20 heures. Enfin nous eûmes du secours d'un bateau à vapeur qui, après de grands efforts nous dégagea des sables dans lesquels nous étions enfoncés.

Nous arrivâmes à la Nouvel-Orléans [30°oo'N - 90°03'0] le lundi 02 juin vers les 8 heures, contents et tristes, la maladie y régnant assez fort, les chaleurs y étoient presque insupportables, les trois quarts des habitants étoient absents, car sans ces trois choses il y aurait beaucoup à gagner pour tout le monde. Nous nous informames pour le mieux de ce que nous avions à faire. Monsieur le Docteur FORMINTO qui avait fait la traversée et qui avoit habité la Nouvelle-Orléans où il s'étoit gagné une fortune et qui le long du voyage m'avait engagé a y rester fut d'avis à ce que nous partions le plus tôt possible, et comme je ne trouvai personne de ceux à qui j'étais adressé, je pris la résolution de sortir directement pour Saint-Louis [38°40'N - 90°15'0]. A la Nouvelle Orléans l'argent n'y est presque pas estimé : la plus petite monnoie vaut six sous et demi; notre grand bagage nous cause du retard.

Nous partimes le dimanche 08 juin au matin après avoir enterré une petite fille d'un de nos passagers qui avoil pris ]e mal un jour auparavant; nous étions dans un état pitoyable Le second jour il y avait un homme de mort, on l'enterra dans les bois; le troisième jour il y avait une femme, on l'enterra de même.

Les bois de la rivière "sont presque déserts" [ajout en surligne] étoient tout le long du voyage, sauf où il y a des habitations faite en bois croisés et couvertes de même : ce sont des bûcherons qui vendent le bois pour les vapeurs, ils ont beaucoup de bétail assez beau qui se nourrit été et hiver dans les bois. Le Lait qu'on ne peut avoir qu'avec peine coûte 6.5 sous le quart de pot; ils ont de très beaux porcs qui paissent parmi les bêtes à cornes et vont se baigner dans la rivière. On y sème du mais, on y voit aussi quelques plantations en coton et quelque peu d'autre grain.

Les habitants sont très paresseux : s'ils ont à manger cela leur suffit; les blancs qui sont les maîtres vont à cheval et garde leurs noirs ou leurs esclaves avec un fusil ou un fouet sur l'épaule, les noirs sont plus humains que les maîtres ils sont travailleurs à tous les ouvrages, il y a quelques villes ou des commencements de villes, mais il n'y en a point qui approche seulement d'Auterive par exemple. Il me paroit que dans quelques siècles il fera meilleur se placer sur les bords du Mississipi; ... Natché [Natchez], il y avoit beaucoup d'ouvrage, et je crois cet endroit meilleures mais il y fait encore trop chaud pour nous. Nous arrivames à Saint Louis le lundi 16 juin à 8 heures du soir. Nous avons perdu 5 passagers en re» ntant le fleuve et nous en avons encore bien des malades.

Quelle n'a pas été ma surprise lorsque nous apprimes que le choléra avait aussi éclaté dans ces parages. Tous les bateaux qui arrivent ont le même sort que nous c'est-à-dire qu'ils ont comme nous perdu bien du monde; il y en a même qui se jette dans le fleuve de désespoir. Il arrive de ces malheureux par milliers dans ce pays : nous avons été jusqu'ici encore des plus heureux, car parmi ces pauvres émigrants, les uns projettent de s'en retourner, les autres, sur ce qu'ils doivent faire; d'autres enfin, disent : attons brûler les habitations de ces gueux qui nous ont conduits ici par leurs écrits, dans le malheur. Il ne faut pas croire qu'il faille chercher meilleur dans d'autres contrées : il en arrive ici de toutes les contrées d'Amérique et attestent qu'il n'y a rien à faire de mieux ailleur.

Le commerce souffre beaucoup vu un changement arrivé dans les banques. Nous ne croyions même pas de trouver un logement à St-Louis: grâce à quelques bons Suisses qui nous font ce qu'ils peuvent, nous avons loué une petite maison qui nous coûte 14 Dollars par mois : il faut payer l'eau 12 Dollars par année (un dollar vaut 38 batz de Neuchl). Nous prenons avec nous ce que nous pouvons de notre pays. Je me trouve trompé dans toute mon attente, ici il n'y a plus rien de recherché. Il n'y a pas moyen que je puisse suivre mon plan qui était de me placer pour être tranquille et heureux, après les peines que je me suis déjà données.

Ayant vu les choses, je m'empresse d'aller faire un voyage dans le Missouri: on y trouve des terrains immenses, peu cultivés, toutes les maisons sont en bloc, plus ou moins bien faites. St. Charles [38°46'N - 90°30'0] est un endroit d'environ 100 maisons et dont le 1/3 a peu près sont désertes et en ruine, malgré celà ils en font des prix très élevés. Dans la campagne on trouve des terres à tout prix suivant les localités. Je n'hésiterais pas de m'y fixer, s'il n'était pas dommage d'y sacrifier mon état et ma position actuelle qui ne me le permet pas. De retout à St. Louis, l'on m'encourage à y rester mais je ne puis voir au lendemain, nos forces et notre courage presque épuisés.

Le vendredi 27 juin au matin, Monsieur RIVE de Genève [appartient probablement originaire d'Italie, agrégée à la Commune de Genève en 1874] qui avoit fait la traversée avec nous et qui étoit arrivé ici la veille, vient m'annoncer que Mme REINHEIMER [famille d'origine allemande, recue à la Bourgeoisie de Genève en 1876] étoit arrivée avec lui, qu'elle avoit perdu son mari en remontant le fleuve; qu'il lui restoit 5 enfants dont qques-uns sont malades: il me dit qu'il étoit mort faute de ménagement. Voilà qui fut encore pour moi un coup bien funeste. On dit partout que St Louis est un endroit sain : mais moi je trouve que le climat de St Louis ainsi que celui de toute l'Amérique est trop dangereux : un moment il y fait si chaud qu'on peut à peine y rester et tout après survient un froid qui vous fait frissonner. Et voilà toujours une chance à courir, grande maladie ou la mort, surtout chez nous autres Européens qui ne sommes pas acclimatés Il arrive continuellement du monde sur qui la mort cause de grands ravages. Ces jours derniers il est arrivé une famille d'Allemagne qui avoit un fils ici qui les engageoit à venir le joindre; ils sont arrivés très en bonne santé, et quatre jours après il y en avoit 7 d'entr'eux morts et enterrés. On dit qu'il n'y a que trois ans que les maladies sont si fréquentes ici.

J'en attribue la cause au cholera qui fait de grands ravages dans ce pays; et au peu d'experience des médecins : tout le monde veut faire un à sa manière,drogiste est en même temps épicier, marchand de fer, pharmacien et docteur si cela lui plait; s'il a fait des études de trois mois il a bien de la réputation : on ne compte pas céux qu'il tue mais ceux qui en reviennent. forcé de me fixer ici, j'ai loué un térain pour y habiter, une maison en bois qui me reviendra à environ 800 dollars, je m'empresse de faire marcher mon entreprise. Le mèrcredi 09 juillet nous étions tous assez bien portans, la journée avait été très chaude, lorsque Constant qui faisait notre bonheur depuis le 27 9bre 1827, jour de sa naissance [baptisé à Neuchâtel le mercredi 12.12.1827], s'amusait avec les enfans de la rue noirs ou blancs, francois et autres, car tous lui étaient égaux, recut un refroidissement pendant la nuit en se découvrant, et le 10 au matin il étoit atteint d'une grande maladie. Soigné par un des plus habiles médecins de Saint Louis, après 9 jours de souffrances, et malgré nos soins réitérés nuit et jour, il est mort sous nos lèvres et arrosé de nos pleurs. Rien ne peut nous le rendre. Dieu là voulu; rien ne peut consoler sinon qu'il a un sort plus heureux que le mien et que celui que j'aurais pu lui procurer. Il a triomphé, de maux et des fatigues de la vie humaine, il ne faut donc plus le pleurer car il nous reste encore l'espérance d'aller bientôt le rejoindre dans un monde meilleur.

Vous serez ennuyés du triste tableau que je vous offre, mais rappelez-vous que je vous ai promis toute et rien que la vérité.

Quant aux affaires que l'on peut faire ici, si l'on étoit pas exposé, je vous dirois que l'on peut gagner plus facilement sa vie ici, qu'en Europe, particulièrement les laboureurs à qui il reste quelques fonds. Ils peuvent acheter à bon prix et avoir des animaux à discrétion : en un mot tous ceux qui sont ici depuis plusieurs années, sont bien et ne désirent pas de retourner dans leur patrie. Quoiqu'il y ait ici mille privations diverses et un climat difficile à supporter, le commerce est assez florissant. Les métiers y sont bons, une fois placés et connus, les ouvriers y sont bien payés; les domestiques de même; mais il ne s'agit pas de s'exposer à venir ici sans argent, si l'on ne veut pas être exposé à la plus grande misère.

Pour mon compte, si j'eusse pu recouvrer mes dépenses, je vous aurais porté moi-même le récit de mon voyage. Le pays est libre pour les blancs, mais j'ai déjà frissonné de ces libertés. Si vous avez un ennemi et que vous lui vouliez porter un souflet, il a sur lui un poignard; il vous tue, il n'y a rien pour lui. Cependant il y a des lois établies, et qui sont assez suivies : il y a depuis que je suis à St Louis eu 3 meurtres. La ville est de la grandeur que nous lui donnons chez nous. Il y a de toutes sortes de maisons ..., de nation, mais il seroit d'un intérêt important pour nous si nous savions l'Anglois. Il n'y a point de bonne spéculation à faire vu cet inconvénient : rien n'est meilleur ici plus que partout ailleurs que l'Argent pour faire les provisions nécessaires pour ses voyages vu que l'on ne peut pas avoir partout ni au même prix les denrées nécessaires.

Je crois pouvoir terminer mon récit en vous annoncant que j'espère que vous ne me blâmerez pas du peu d'intérêt que vous y trouverez : je ne vous ai pas promis d'écrire de belles choses, ni de belles aventures : mais je le répète la vérité et toute la vérité. J'espère que vous m'accorderez l'attention & en même tems l'indulgences que mes peines méritent et qu'il y en aura qques uns qui sauront profiter, sans cela mes peines seraient bien inutiles et il vaudrait alors mieux m'être tu. Signé Jonas Pre FALLET.

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