Emigrer - quelques bases

Emigrer pour s'en sortir
Emigration en Amérique 1815-1918
Vivre entre deux mondes
Ces Suisses qui ont peuplé l'Amérique
Les mouvements migratoires (dhs)
La colonie de Red River
Récit d'un voyage Neuchâtel - St Louis
Lettre d'une institutrice de Szegedin

Les Junod et l'émigration

Afrique - Rikatla, Pretoria
Argentine - San Carlos, Santa Fe
France - Goersdorf, Alsace
Italie - Naples
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USA

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Récit d'un voyage de Neuchâtel à St Louis ...

Un voyage en Amérique
par Jonas Pierre FALLET

Récit - suite

...Il est à observer que les passagers qui veulent être en chambre n'ont pas besoin de toutes ces précautions. Ils payent environ 700 francs de France pour le trajet et sont très bien entretenus chez le Capitaine. La marée nous avoit retardé de 3 jours et nous eûmes encore peine à sortir, pourtant nous voilà en chemin.

Une fois la visite faite par la police comme de coutume, pour savoir s'il n'y avait personne de caché dans le navire, les accompagnans nous quittèrent: ils n'étaient pas encore au Havre que nous avions déjà des malades à bord, quoique la mer et le vent fussent favorables. L'on ne fit point de feu ce jour là. Nous commencons à perdre de vue le Havre et les côtes, nous conservons bon vent mais toujours plus de malades. Les huit premiers jours l'on ne fit presque pas de feu que pour le thé. Nous convenons tous qu'il ne faut pas aller en Amérique pour faire un voyage de plaisirs. Grâces à Dieu nous conservons un bon vent pour passer la Manche. Une fois en grande mer nos maux ne sont pas finis: les vents changent, des vagues comme des montagnes nous font rouler toutes nos caisses et nos effets en général, il fallait trouver ses cordelets, ses vis et ses clous, dont par heureuse précaution l'on s'était muni, car ce qui n'était pas solidement assujeti risquait de nous atteindre dans nos lits, comme ceux qui ne s'étoient pas fait une paroi opposée rouloient eux mêmes hors de leurs lits. Toutes ces épreuves ne guérissent pas les malades: celui qui aurait eu des reprôches à se faire ou à recevoir, le moment était favorable. Tout à coup l'on entend les cris du Capitaine et des matelots empressés à diriger leur voile d'un autre côté; les coups commencent contre le navire, tout à coup une vague vient fondre sur lui, l'eau entre de touts côtés où il y avait des ouvertures, le mal augmente chez les femmes, il semblait qu'il fut impossible d'y résister, des complications s'y mêlent, il faut encore que le Capitaine soit médecin, chirurgien et sage-femme, l'on peut s'imaginer comme il faisait sur le pont. Le vent devenu moins fort, une vague vient et trempe tous ceux qu'elle rencontre; ceux qui ne sont pas mouillés se rient des autres en attendant que leur tour arrive. Enfin si les maladies commencent à décliner, d'un autre côté le vent nous devient toujours plus contraire. Le dimanche 20 avril, au matin, quelle fut ma surprise en voyant la terre, des maisons et des montagnes de la hauteur de notre Chaumont: beaucoup de Francois n'avoient disaient-ils vu de pareilles montagnes: c'étaient les Iles Acores [38°44'N - 29°00'0]. Nous continuâmes notre navigation, battus toujours par les vents contraires, et étant très-mal à notre aise: des tems semblables, n'étoient pas chose à réjouir le coeur de certaines personnes encore moins résolues que moi. Notre équipage étoit Anglois, ayant pour Capitaine Mr SCHILD, dont j'eus occasion de connoitre la rigueur, voire même la brutalité envers les gars de son équipage. Un jour quelques passagers, sans croire mal faire donnèrent à boire un peu à 2 matelots qui, comme on le sait ne crachent pas au verre. Ils furent malheureusement apercus du capitaine qui les entreprit par des manières qui m'étoient tout à fait inconnues: après les avoir renversés, il les lia au navire, l'un d'eux venant à se délier, dans son ivresse voulut se cacher, mais il fut découvert puis trainé par terre d'un bout du navire à l'autre, après quoi il recut une douzaine de coups de corde qu'il dut compter lui-même, et fut enfin pendu par les bras à la plus grande hauteur possible. Je ne m'étois pas encore vu aussi malade que dans ce moment. Aussi en témoignais-je ma grande surprise à qques Messieurs François qui étoient logés en chambre avec nous, lesquels me répondirent pour toute consolation qu'on ne traitait pas autrement les matelots quoiqu'ils ne révâssent que liberté. Le Navire n'étoit pas bien apprêté pour le transport des passagers: il y avoit deux mauvaises cuisines et un lieu d'aisance encore plus mal fait et qui resseroit un seau que personne ne vouloit vider. Personne de l'équipage ni le François ni l'Allemand: un Suisse ayant satisfait un besoin de la nature fut averti par le maitre de l'Equipage qui lui faisait comprendre de le vider. S'y refusant, il fut menacé même de lui en porter les mains pleines à la figure, nouveau refus, nouvelle instance du Maître, suivies d'un emplâtre à la figure. Voilà comme il arrive quelquefois que l'on se trouve exposé aux grossièretés et mauvais traitements et de l'équipage et du maître lui-même. Nous avons le même vent contraire jusqu'au 06 mai [mardi avant Ascension], jour où l'on nous informa que nous étions près des Tropiques et que nous serions baptisés après la traversée de la ligne. Plusieurs amateurs se sont baignés déjà en mer, car il fait si chaud ici que l'on supporte avec peine ses vêtements et beaucoup d'entre nous se couchent sur le pont pour être plus au frais. Ici les duvets sont de trop, tandis qu'au travers de la Manche deux n'étaient pas de trop. quelques jeunes se sont fait amarrer pour avoir eu la curiosité de vouloir monter les cordages. Nous nous sommes déjà rendus plusieurs fois tous utiles pour réparer des pièces, quoiqu'il n'y ait rien sur le navire qui facilite des réparations; j'ai trouvé en celà beaucoup d'imprudence. Le mercredi 07 mai, jour de la ligne, l'on a voulu baptiser les passagers vu qu'on avait passé les Tropiques, mais les manières des matelots ne sont pas convenables à tout le monde. Il s'est présenté pour celà Neptune, le Sieur des mer qui avoit le corps rouge de sang, portait un trident au haut duquel étoit couché un poisson. Il avoit une barbe d'un pied de long; un autre accompagnoit le dieu, portant un toulon qui renfermoit de la graisse avec un gros pinceau, il en barbouilloit tous ceux qui ne vouloient pas payer le Coutume. Etant lié sur quelque chose, il tenoit en mains une grande équerre en fer, avec laquelle il faisoit la barbe, cela finit par un peu de trouble, et le bapteme fut fini. Je ferai observer que pour éviter le fatal bapteme il ne faut pas négliger quelques sous aux matelots. Le tems étant redevenu plus favorable nous continuâmes tranquillement notre route, et nous ne vîmes dans ces parages rien de remarquable que des poissons volants. Ils ne sont pas gros, le bruit du navire les fait sortir hors de l'eau: ils volent environ un coup de fusil puis ils rentrent dans l'eau. S'il doit y avoir changement de temps, l'on voit des marcoins qui sortent hors de l'eau jusqu'à 3 pieds de haut: ils pèsent environ 20 à 30 livres et suivent le navire par troupes, mais d'un peu loin. Nous avons si chaud que dans l'entrepont on est comme dans un bain à vapeur, nous prenons souvent des bains, en nous mettant en dehors du bâtiment, et au moyen des pompes, l'on recoit l'eau sur la tête, ce qui est très agréable, car l'eau est si chaude qu'on ne la sent presque pas vous tomber sur la tête. Elle est très sâlée, ce qui oblige de fermer la bouche & les yeux.

Nous voici arrivé à St. Domingue [18°28'N - 69°54'0], le 15 mai [vendredi avant Pentecôte], ayant toujour depuis notre départ des Acores; eu un vent favorable. Nous étions prévenus que nous pourrions voir quelques requins. Le 17 au matin nous fûmes surpris de voir pendant l'après midi, plus de 200 souffleurs dont quelques uns pèsent jusqu'à 18 quintaux, et longs d'environ 12 à 15 pieds. Ayant laissé St. Domingue à gauche, nous avons passé à droite de celle de Cuba. La nuit du 17 au 18 nous avons eu un orage très fort et très dangereux, par bonheur que nous avons bon vent. Car malgré le dommage qu'avoit éprouvé nos voiles et nos cordages, nous faisions encore 14 milles à l'heure. Il faisoit dans cet orage des éclairs comme je n'en ai encore jamais vu de semblables, et malgré cela nous n'avons entendu gronder le tonnerre que 2 fois, et peu fort. Nous devenons très impatients lorsque nous réfléchissons au tems que nous avons déjà mis à arriver jusqu'ici... Suite